Ceci est une introduction à une série d’articles, je voudrais ensuite couvrir les sujets suivants avec plus de profondeur: comment se forment les kleptocraties (Iran, Syrie, Venezuela), l’autoritarisme comme forme de fossilisation de la colonialité, la machine de propagande et sa rétroalimentation internationale (Iran, Russie, Venezuela) et analyser plusieurs points de la propagande syrienne en relation au développement propagandistique du Vénézuela.
Le monde arabe et latino-américain se méconnaissent et se perçoivent mutuellement à travers deux miroirs également déformants: le biais des préjugés culturels ou du nationalisme tiers-mondiste. Ce sont les narcotrafiquants et les terroristes, ou, les résistants à l’impérialisme et les héros révolutionnaires: Pablo Escobar et Ben Laden, Assad[1] et Che Guevara.
En réalité, le nationalisme arabe et la gauche nationaliste latino-américaine[2] ont beaucoup en commun: une sensibilité et une rhétorique influencées par la gauche révolutionnaire européenne du XXème siècle, une conception pan-nationaliste qui cherche à former des blocs d’états-peuple[3] et l’idée d’un étranger métaphysique et tout-puissant, qui nous domine et nous contrôle, obstacle ultime de l’émancipation. Ils partagent aussi un dédain pour la transparence démocratique, la séparation des pouvoirs, l’autorité de la loi, perçues comme héritages coloniaux ou configuration “démocratique-bourgeoise” de l’Etat, et, pour terminer, une conception messianique du leader politique.
La différence majeure entre les deux se trouve dans le fait que la gauche nationaliste latino-américaine fut réprimée par des dictatures aidées ou imposées par l’étranger, alors que le nationalisme arabe fut triomphant et gouverna plusieurs pays pendant des décennies (Egypte, Tunisie, Algérie, Syrie, Irak). L'exercice du pouvoir à montré aux masses arabes les limites de la rhétorique et la réalité d’un pouvoir sans contre-pouvoirs: l’installation progressive d’un roi républicain[4] et sa conséquence logique: la chute rapide vers la kleptocratie[5]. Du côté de l’Amérique Latine, le fait qu’ils n’ont pas conquis le pouvoir et furent soumis à une répression de type néocolonial[6] ont fait d’eux des héros de “ce qui aurait pu être” dans les consciences de gauche et leur ont offert une aura d'incorruptibilité, car ils ont “souffert pour la cause”: cela ressemble beaucoup à ce qui s’est passé dans le monde arabe où la majorité des pouvoirs politiques post-indépendance ont basés justement leur légitimité sur leur lutte historique contre le pouvoir colonial (Algérie, Tunisie, Egypte): dans les deux cas, le fait d’avoir lutté leur a octroyé cette aura populaire qui facilite les formes autoritaires d’action politique. On l’a vu de nouveau durant le “printemps arabe” de 2011 et les élections qui ont suivi: les urnes ont systématiquement donné la victoire à des formations se réclamant de l’islam politique, les mêmes qui furent durement réprimées par les dictatures militaires se réclamant du nationalisme arabe. L’exercice du pouvoir produit ensuite le même effet: la perte progressive de cette aura et les nouvelles autorités politiques se retrouvent face à un dilemme: la rhétorique ou le pragmatisme.
Le cas tunisien est très intéressant: après la révolution démocratique de 2011, la formation principale se réclamant de l’islam politique (Ennahda) gagne les élections mais fait rapidement face à une perte de popularité, car les problèmes socio-économiques du pays (corruption, chômage) demandent un travail sur la longue durée, et au lieu de s’accrocher au pouvoir et de rejeter leur propre responsabilité sur les ingérences étrangères pourtant bien réelle, ils ont décidé de ne pas présenter un candidat aux élections présidentielles de 2014: ils gouvernent donc depuis au parlement aux côtés du parti majoritaire séculariste (Nida Tounes) malgré le fait que ce dernier représente d’une certaine manière l’ancien régime. En abandonnant le pouvoir politique au moment où ils sentaient le soutien populaire s’effriter, ils ont su éviter un suicide politique sur le long terme et ont pu préserver les acquis de la révolution démocratique, qui courraient le risque de disparaître comme en Egypte, où la polarisation extrême de la société et un pouvoir politique qui, récemment élu, a confondu le mandat populaire avec le droit de diriger, facilita le retour sanglant de l’ancien régime.
L’alternative au pragmatisme, qui consiste à verrouiller sa main mise sur le pouvoir dès que l’on sent celui-ci s’échapper, est bien illustrée par l’actuelle crise au Venezuela: à perdre son appui populaire entre 2013 et 2015, Maduro destitua l’Assemblée Nationale[7], emprisonna les figures majeur de l'opposition[8], interdit plus de cinquante partis politiques (dont Marea Socialista, de tendance chaviste critique)[9], détruit le syndicalisme[10] et ce fut la rhétorique qui remplaça toute forme de politique: la crise économique la plus grave de l’histoire moderne s’explique donc par “un blocus des Etats-Unis”[11], les opposants “sont des terroristes financés par l’étranger”[12] et l’exil massif est un “mensonge de l’ONU”[13]. Cette logique n’est pas exclusive au cas vénézuélien mais elle est exemplaire en raison de la dureté de la crise économique et politique qui traverse le pays depuis 2014.
La réaction du pouvoir syrien à la révolution démocratique de 2011 fut similaire, mais elle diffère quand à la réception régionale car la majorité des pays arabes vivent des situations similaires, alors qu’au contraire, la gauche latino-américaine, majoritairement, accepta la propagande de Caracas, pour trois raisons principales: le tribalisme nationale et politique, puisque c’est “l’autre camp” qui défend l’opposition, que ça soit les Etats-Unis ou les droites régionales, sans prendre en compte que Maduro est complètement soumis et asphyxié économiquement par la Russie et la Chine, et une sorte de foi idéologique: c’est bien plus commode d'accuser “le diable yankee” que d’examiner les raisons profondes de l’échec brutal du projet chaviste, qui fut un symbole majeur de la gauche latino-américaine des années 2000, et, en dernière instance, le traumatisme du plan Condor[14] qui favorise les réponses émotionnelles, et Maduro n’a pas manqué d’indécence pour en profiter[15].
Mais à utiliser pendant des décennies cette rhétorique de l’anti-impérialisme et accuser toute opposition interne d’être des “agents de l’extérieur” pour cacher la corruption et l’autoritarisme brutal, le nationalisme arabe est politiquement mort[16] malgré le fait qu’il fût la force politique majeur du monde arabe entre les années 1960 et 1980, et il n’y a pas beaucoup de doute que les vénézuéliens ne vont pas vouloir entendre parler de révolution socialiste pendant bien longtemps, si ils arrivent a sortir de l’actuelle impasse.
Ce que la gauche latino-américaine peut apprendre pour éviter cette situation, c’est de se recentrer sur l’importance capitale de la transparence et de l’ouverture politique, car leurs absences mènent nécessairement à la destruction de la société civile et donc de tout projet émancipateur, le rejet du “caudillismo”, l’intégration de la société civile dans les processus de démocratisation, et non sa domestication au profit du parti, l’abandon du campisme[17] et un compromis intransigeant avec les droits humains comme critère de politique extérieur et intérieur.
Dante Matta,
Mars 2019, Montevideo.
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[1] Bashar al-Assad a reçu le soutien explicite de Fidel Castro, Evo Morales, Hugo Chavez, Nicolas Maduro, Daniel Ortega et Rafael Correa, et, et en moindre mesure mais un soutien objectif tout de même, de la part du gouvernement de Dilma Rousseff et de Cristina Kirchner.
Le monde arabe et latino-américain se méconnaissent et se perçoivent mutuellement à travers deux miroirs également déformants: le biais des préjugés culturels ou du nationalisme tiers-mondiste. Ce sont les narcotrafiquants et les terroristes, ou, les résistants à l’impérialisme et les héros révolutionnaires: Pablo Escobar et Ben Laden, Assad[1] et Che Guevara.
En réalité, le nationalisme arabe et la gauche nationaliste latino-américaine[2] ont beaucoup en commun: une sensibilité et une rhétorique influencées par la gauche révolutionnaire européenne du XXème siècle, une conception pan-nationaliste qui cherche à former des blocs d’états-peuple[3] et l’idée d’un étranger métaphysique et tout-puissant, qui nous domine et nous contrôle, obstacle ultime de l’émancipation. Ils partagent aussi un dédain pour la transparence démocratique, la séparation des pouvoirs, l’autorité de la loi, perçues comme héritages coloniaux ou configuration “démocratique-bourgeoise” de l’Etat, et, pour terminer, une conception messianique du leader politique.
La différence majeure entre les deux se trouve dans le fait que la gauche nationaliste latino-américaine fut réprimée par des dictatures aidées ou imposées par l’étranger, alors que le nationalisme arabe fut triomphant et gouverna plusieurs pays pendant des décennies (Egypte, Tunisie, Algérie, Syrie, Irak). L'exercice du pouvoir à montré aux masses arabes les limites de la rhétorique et la réalité d’un pouvoir sans contre-pouvoirs: l’installation progressive d’un roi républicain[4] et sa conséquence logique: la chute rapide vers la kleptocratie[5]. Du côté de l’Amérique Latine, le fait qu’ils n’ont pas conquis le pouvoir et furent soumis à une répression de type néocolonial[6] ont fait d’eux des héros de “ce qui aurait pu être” dans les consciences de gauche et leur ont offert une aura d'incorruptibilité, car ils ont “souffert pour la cause”: cela ressemble beaucoup à ce qui s’est passé dans le monde arabe où la majorité des pouvoirs politiques post-indépendance ont basés justement leur légitimité sur leur lutte historique contre le pouvoir colonial (Algérie, Tunisie, Egypte): dans les deux cas, le fait d’avoir lutté leur a octroyé cette aura populaire qui facilite les formes autoritaires d’action politique. On l’a vu de nouveau durant le “printemps arabe” de 2011 et les élections qui ont suivi: les urnes ont systématiquement donné la victoire à des formations se réclamant de l’islam politique, les mêmes qui furent durement réprimées par les dictatures militaires se réclamant du nationalisme arabe. L’exercice du pouvoir produit ensuite le même effet: la perte progressive de cette aura et les nouvelles autorités politiques se retrouvent face à un dilemme: la rhétorique ou le pragmatisme.
Le cas tunisien est très intéressant: après la révolution démocratique de 2011, la formation principale se réclamant de l’islam politique (Ennahda) gagne les élections mais fait rapidement face à une perte de popularité, car les problèmes socio-économiques du pays (corruption, chômage) demandent un travail sur la longue durée, et au lieu de s’accrocher au pouvoir et de rejeter leur propre responsabilité sur les ingérences étrangères pourtant bien réelle, ils ont décidé de ne pas présenter un candidat aux élections présidentielles de 2014: ils gouvernent donc depuis au parlement aux côtés du parti majoritaire séculariste (Nida Tounes) malgré le fait que ce dernier représente d’une certaine manière l’ancien régime. En abandonnant le pouvoir politique au moment où ils sentaient le soutien populaire s’effriter, ils ont su éviter un suicide politique sur le long terme et ont pu préserver les acquis de la révolution démocratique, qui courraient le risque de disparaître comme en Egypte, où la polarisation extrême de la société et un pouvoir politique qui, récemment élu, a confondu le mandat populaire avec le droit de diriger, facilita le retour sanglant de l’ancien régime.
L’alternative au pragmatisme, qui consiste à verrouiller sa main mise sur le pouvoir dès que l’on sent celui-ci s’échapper, est bien illustrée par l’actuelle crise au Venezuela: à perdre son appui populaire entre 2013 et 2015, Maduro destitua l’Assemblée Nationale[7], emprisonna les figures majeur de l'opposition[8], interdit plus de cinquante partis politiques (dont Marea Socialista, de tendance chaviste critique)[9], détruit le syndicalisme[10] et ce fut la rhétorique qui remplaça toute forme de politique: la crise économique la plus grave de l’histoire moderne s’explique donc par “un blocus des Etats-Unis”[11], les opposants “sont des terroristes financés par l’étranger”[12] et l’exil massif est un “mensonge de l’ONU”[13]. Cette logique n’est pas exclusive au cas vénézuélien mais elle est exemplaire en raison de la dureté de la crise économique et politique qui traverse le pays depuis 2014.
La réaction du pouvoir syrien à la révolution démocratique de 2011 fut similaire, mais elle diffère quand à la réception régionale car la majorité des pays arabes vivent des situations similaires, alors qu’au contraire, la gauche latino-américaine, majoritairement, accepta la propagande de Caracas, pour trois raisons principales: le tribalisme nationale et politique, puisque c’est “l’autre camp” qui défend l’opposition, que ça soit les Etats-Unis ou les droites régionales, sans prendre en compte que Maduro est complètement soumis et asphyxié économiquement par la Russie et la Chine, et une sorte de foi idéologique: c’est bien plus commode d'accuser “le diable yankee” que d’examiner les raisons profondes de l’échec brutal du projet chaviste, qui fut un symbole majeur de la gauche latino-américaine des années 2000, et, en dernière instance, le traumatisme du plan Condor[14] qui favorise les réponses émotionnelles, et Maduro n’a pas manqué d’indécence pour en profiter[15].
Mais à utiliser pendant des décennies cette rhétorique de l’anti-impérialisme et accuser toute opposition interne d’être des “agents de l’extérieur” pour cacher la corruption et l’autoritarisme brutal, le nationalisme arabe est politiquement mort[16] malgré le fait qu’il fût la force politique majeur du monde arabe entre les années 1960 et 1980, et il n’y a pas beaucoup de doute que les vénézuéliens ne vont pas vouloir entendre parler de révolution socialiste pendant bien longtemps, si ils arrivent a sortir de l’actuelle impasse.
Ce que la gauche latino-américaine peut apprendre pour éviter cette situation, c’est de se recentrer sur l’importance capitale de la transparence et de l’ouverture politique, car leurs absences mènent nécessairement à la destruction de la société civile et donc de tout projet émancipateur, le rejet du “caudillismo”, l’intégration de la société civile dans les processus de démocratisation, et non sa domestication au profit du parti, l’abandon du campisme[17] et un compromis intransigeant avec les droits humains comme critère de politique extérieur et intérieur.
Dante Matta,
Mars 2019, Montevideo.
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[1] Bashar al-Assad a reçu le soutien explicite de Fidel Castro, Evo Morales, Hugo Chavez, Nicolas Maduro, Daniel Ortega et Rafael Correa, et, et en moindre mesure mais un soutien objectif tout de même, de la part du gouvernement de Dilma Rousseff et de Cristina Kirchner.
[2] J’ai bien conscience que cela ne résume pas l’ensemble de la complexe et diverse gauche latino-américaine, et je m’excuse d’avance auprès de tous ceux qui, et je sais qu’ils sont nombreux, ont toujours rejetés ces impasses autoritaires. Je me réfère en particulier à la gauche nationaliste, qui se distingue de la gauche classique européenne car elle se réclame des luttes anticoloniales du XIXème siècle, et elle se caractérise donc par un fort patriotisme. C’est dans ce sens que je l’appelle “nationaliste”, sans jugement de valeur.
[3] L’état “révolutionnaire” se conçoit comme l’expression du peuple, et non comme la médiation entre différentes couches de la société avec les structures du pouvoir. L’autorité de cet état représente donc “le peuple”, et par conséquence, selon cette vision, soutenir l’autorité de l’état signifie soutenir le peuple.
[4] On retrouve l’expression maximale de cela en Syrie, où la Constitution fut modifié pour permettre au fils Assad d'accéder à la fonction présidentielle malgré le fait qu’il n’avait pas 40 ans.
[5] gouvernement des voleurs. Sans contre-pouvoir et avec la nationalisation des richesses naturelles, l’autorité politique se transforme nécessairement en oligarchie, et termine par s’occuper principalement à la gestion de la vente de l’économie nationale. C’est la forme maximal de l’état néocolonial.
[6] Se référer à la Doctrine Monroe.
[7] https://es.wikipedia.org/wiki/Crisis_institucional_de_Venezuela
[8] https://elpais.com/internacional/2017/08/01/actualidad/1501565612_357125.html
[9] https://prodavinci.com/sobre-la-ilegalizacion-de-partidos-en-venezuela/
[10] http://www.el-nacional.com/noticias/economia/sindicatos-maduro-iguala-hacia-abajo-todos-los-trabajadores_251559?fbclid=IwAR3FCBMRrW9kyWsoPPuqE32_P4H9l8_FTbFTlNuHRnRyzGg0CmvqcE5NXNU
[11]Alors que les Etats-Unis restent le principal importateur de pétrole et que ses produits circulent librement dans le pays.
[12] https://peru21.pe/mundo/venezuela-nicolas-maduro-senala-terroristas-opositores-390110
[13] https://ladiaria.com.uy/articulo/2019/1/vicepresidenta-de-venezuela-asegura-que-cifras-de-onu-sobre-emigracion-venezolana-son-una-absoluta-mentira/
[14] L’Opération Condor (1975) désigne la planification d’un génocide politique à l’échelle d’un continent, dirigé par les Etats-Unis contre les gauches latino-américaines dans le contexte de la guerre froide, qui conduisit à la mort de 50.000 personnes.
[15] https://www.elpais.com.uy/mundo/maduro-compara-situacion-afronto-allende-chile.html
[16] Aucune élection libre du monde arabe au cours du XXème siècle (Liban, Egypte, Maroc, Tunisie) propulsa une formation de gauche au second tour.
[17] Le campisme est une lecture des conflits politiques en tant que conflits internationaux, sans prendre en compte les peuples comme sujets politiques. La guerre syrienne de 2011 est le résultat d’un long processus historique endogène, mais malgré cela, elle se comprend comme un conflit entre la Russie et les Etats-Unis, ou entre l’Arabie Saoudite et l’Iran. Cette lecture conduit donc à appuyer le “moindre mal” et identifie l’autorité politique du pays comme “le peuple syrien”.